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Octobre 2018

Les instituts Carnot veulent pérenniser les filières

[Article du 01/10/2018]

Les instituts Carnot se sont organisés en filière depuis bientôt trois ans à l’issue d’un appel du Programme des investissements d’avenir. L’objectif était d’amener davantage de PME et d’ETI à s’engager dans des projets de recherche. Guichet unique, palette de compétences, l’action du PIA a permis de monter des projets qui auraient été impossibles auparavant. D’où l’insistance des Carnot à pérenniser les incitations.


Installation d’une antenne de mesure dans une chambre anéchoïque montée par la filière Carnauto.

Elles sont huit, traitent du luxe comme de l’énergie ou de l’industrie, et regroupent à elles seules plusieurs dizaines de laboratoires répartis dans l’Hexagone. Les filières instituts Carnot sont nées d’un appel à projet de l’ANR financé par le PIA à hauteur de 120 millions d’euros. L’appel à projets « Carnot Filière » avait pour premier objectif d’aider ces acteurs à augmenter leur visibilité. Surtout, il avait pour ambition de les aider à se structurer en filière économique. Avec in fine une mission résumée par Jacques Larrouy, responsable des relations avec les entreprises au sein de l’AICarnot, l’association des instituts Carnot : « Aller à la conquête d’entreprises qui n’avaient pas travaillé avec les Carnot. » En visant en priorité les PME et les ETI.
Après trois ans d’existence, quelques résultats sont déjà visibles. D’abord, la création de ces filières a permis de créer un guichet d’entrée unique pour les entreprises intéressées par une collaboration, capable d’orienter ces acteurs vers le bon laboratoire. Les filières peuvent ainsi traiter n’importe quelle demande d’industriels. « Avec les neuf Carnot, peu de choses nous échappent », explique François Badin, directeur expert Electrification des véhicules à l’Ifpen et directeur de Carnauto, la filière automobile des Carnot constituée de neuf instituts Carnot. Cette capacité à apporter une réponse à n’importe quelle entreprise s’est révélée particulièrement importante pour les acteurs de l’industrie, notamment. Le secteur s’est profondément transformé ces dernières années, ce qui a élargi les compétences nécessaires à la poursuite d’un projet de recherche. Grâce à la réunion de Carnot positionnés à l’origine sur des thèmes différents, comme le Carnot Cetim (mécanique et procédés), LSI (logiciels et systèmes intelligents) ou encore TN@UPSaclay (systèmes intelligents), la filière Manufacturing peut répondre à des problématiques « industrie du futur » mêlant mécanique, robotique et informatique. « La PME ne doit pas taper à la porte pour la partie procédé et à une autre pour la partie numérique », résume Hélène Determe, responsable des partenariats du Cetim.
Mais la création d’un guichet unique ne signifie pas que la filière propose une offre unique à tous les industriels intéressés par le Carnot. La filière Manufacturing a notamment développé une offre spéciale pour l’impression 3D. Car cette technologie, aussi importante soit-elle pour l’industrie de demain, est utilisée très différemment selon les acteurs. En fonction des marchés, il n’y a pas les mêmes besoins en termes de procédés, de cadences… Dans l’aéronautique, il faut des cadences moyennes pour des pièces de grande taille, pour l’automobile, les cadences sont plus rapides. Dans le luxe, la problématique est davantage sur la qualité de la surface », explique Hélène Determe.

Partir à la rencontre des PME

Cette structuration a permis de mettre en commun les ressources des Carnot. Les instituts Carnot de la filière automobile ont par exemple mis en commun leur CRM. Elle a également permis aux Carnot de « chasser en meute », et de partir ensemble prospecter de nouveaux clients. La filière Manufacturing revendique le chiffre de 1 500 entreprises rencontrées ! Les fonds de l’appel à projets ont notamment permis d’utiliser de nouveaux outils de prospection. Ainsi, Carnauto a créé les Challenge Flash, des rencontres confidentielles entre des entreprises et des experts des Carnot. « Nous nous sommes aperçu que les PME étaient réticentes à l’idée de participer ensemble à des réunions avec nous, parce qu’elles ne se connaissaient pas et ne voulaient pas forcément parler de leurs activités. Nous avons créé les Challenge Flash, nous invitons un groupe restreint de PME à nous présenter ses besoins, à huis clos si elle le souhaite. La PME va alors plus se livrer », explique François Badin. Le premier Challenge Flash, organisé en juillet dernier à Lyon, portait sur le thème « Du matériau au système pour une mobilité intelligente ». Même démarche de la filière Manufacturing, qui a utilisé les programmes d’accompagnement des régions appelé « Diag 360 » destinés aux PME pour calibrer son offre. « Nous sommes le bras armé des régions », résume Hélène Determe. La filière a ensuite rencontré directement les entreprises, soit directement, soit via des rencontres collectives comme les « One to many ». L’effort a été récompensé. Manufacturing est passé de 600 clients en 2015 à 850 en 2017, essentiellement grâce aux PME, et a doublé son chiffre d’affaires. La problématique de la prospection est toutefois différente pour chaque filière. Ainsi, dans la filière mode et le luxe, baptisée Carats, les Carnot savaient à qui s’adresser, tant les écosystèmes sont concentrés. La filière a ainsi noué des relations privilégiées avec les acteurs publics sur place. Carats s’est adressé directement à l’Agence région de Franche-Comté (ARD), qui s’occupe notamment du pôle spécialisé dans la micromécanique et l’horlogerie de Besançon.

Apprendre à travailler avec les PME

Travailler avec les PME et les ETI ne va toutefois pas de soi pour les instituts Carnot. « Nous ne savions pas gérer un contrat à 5 000 ou 10 000 € », confirme François Badin. Essentiellement parce que les conditions de travail avec une PME sont très différentes de celles avec un grand groupe. La préparation du contrat n’est pas forcément plus courte, alors que les contrats portent sur des montants très inférieurs. Autre différence constatée par la filière Carnauto, la maturité du projet. « Dans un grand groupe, quelqu’un a fréquemment déjà réfléchi au problème. Avec une PME, nous devons souvent rédiger les cahiers des charges avec elle », continue François Badin. Et les délais sont la plupart du temps plus courts. « Nous n’avons pas un ou deux ans de préparation ; avec une PME, c’est dans l’urgence. » Pourtant, certaines équipes ont apprécié travailler avec ces acteurs. « Nous avons un accueil favorable des équipes, car ça les change, et les gens des PME sont souvent des passionnés. Ça facilite l’adhésion des troupes », explique François Badin. La collaboration avec une ETI est encore différente. « La collaboration avec les PME est relativement simple, parce qu’elles ne possèdent pas de centre de recherche. Paradoxalement, la collaboration peut s’avérer plus difficile avec les ETI. Les PME, elles, n’ont pas de structures de recherche, donc elles nous choisissent souvent si nous venons à elle. Dans les ETI, c’est plus difficile, car elles ont déjà une petite structure de R&D interne », explique Helene Duterme.

Des filières pérennisées ?

A mi-parcours, le succès de la structuration en filière est encore à prouver. Des évaluations à mi-parcours sont en train d’être réalisées. Reste que le temps de signer un contrat avec un nouveau client peut prendre plusieurs années. Surtout, les exemples des premières structurations en filière ont montré que l’absence d’incitation et de cadre théorique fait perdre l’élan pour travailler de manière collaborative. « Nous savons que sans financement, il y aura de l’inertie. Il faudrait que cette mission d’aller vers les PME soit gravée dans le marbre », souligne François Badin. Autre piste pour l’avenir, développer des passerelles entre les différentes filières.

  Comment alimenter les tuyaux ?  

Comment pérenniser leur place au sein de l’écosystème de l’innovation tout en respectant les objectifs de l’Etat ? C’est le défi que doivent surmonter les instituts Carnot actuellement. Ils sont tenus de respecter un taux minimal de 10 % de contrats réalisés avec les entreprises pour être labelisés Carnot. Un grand nombre ont dépassé ce seuil, puisque la moyenne tourne autour de 30 %. Le défi qui se pose aujourd’hui à ces acteurs est de continuer à investir dans la recherche plus amont, seule garantie pour les Carnot d’être capables à plus long terme de proposer une offre technologique de pointe. Le mécanisme d’abondement de l’ANR, calculé en fonction du nombre de contrats de recherche noués par l’institut, devait permettre d’assurer le financement de la recherche amont. Toutefois, la stabilité inébranlable de ces fonds, 60 millions d’euros, conduit au paradoxe que plus l’institut noue de contrats avec des entreprises, plus le financement public pour la recherche diminue en proportion.

  La Filière Mode et luxe, une filière à part  

Le principal défi de la filière Mode et Luxe n’était pas de fédérer les forces éparpillées, mais de constituer une filière à part entière sur le secteur. Car à la différence des autres filières, aucun Carnot n’était identifié à ce secteur à l’origine. Les projets des Carnot dans le luxe ou la mode étaient parfois menés pour d’autres secteurs, et trouvaient finalement des applications dans le luxe. Au sein de Mines ParisTech par exemple, une équipe a mené des travaux de recherche sur la sensorialité des matériaux avec l’industrie automobile. Ces travaux ont finalement servi à un projet de recherche dans le secteur du luxe. Autre difficulté, s’adresser aux PME et ETI du secteur de la mode et du luxe. Car dans ce secteur, les grands groupes et les PME-ETI entretiennent des liens particulièrement étroits. Mais la particularité la plus importante de la filière a été la prise en compte des spécificités de la recherche dans ce secteur. La filière doit composer avec des grands groupes dont la R&D n’est pas aussi structurée que dans d’autres secteurs. « Avec les donneurs d’ordres, ils sont plus dans la créativité, moins dans l’innovation technologique », explique Agnès Laboudigue, directrice opérationnelle à l’institut Carnot M.I.N.E.S. et coordinatrice de Carats. Ce qui conduit à des programmes de R&D originaux. L’équipe mène par exemple un travail avec une Maison de champagne sur la transmission du savoir-faire. « Les entreprises sont souvent ancrées dans leur héritage historique, ce qui pose la question de la transmission de ce savoir-faire aux gens du design, au marketing, et ici aux œnologues. » L’autre objectif que s’est fixé la filière, c’est de réussir à introduire dans ces grands groupes une culture de la recherche collaborative, en faisant émerger « de nouvelles pratiques de collaboration ». Pour ce faire, la filière organise des workshops et des ateliers IDFI (Innovation Design for Fashion Industry) pour explorer les problématiques communes des acteurs de la filière en matière d’innovation. Des ateliers ont déjà été menés autour du développement durable dans le secteur, les nouveaux business models, ou encore l’expérience client.

Florent Detroy

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