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Septembre 2018

Novartis se recentre sur les traitements innovants

[Article du 06/11/2018]

Le géant suisse est en train d’ouvrir une nouvelle ère. Sous la houlette de son nouveau CEO, le groupe accélère son recentrage vers les médicaments innovants. Une occasion de faire briller sa R&D que le groupe a conservée en interne.


Salah-Dine Chibout, responsable Monde des investigations toxicologiques de Novartis.

Le lancement en 2017, aux Etats-Unis, du Kymriah par Novartis, un traitement contre une forme spécifique de leucémie, la leucémie lymphoblastique aiguë, a marqué un tournant dans le monde de la santé. Pour la première fois, un traitement de thérapie cellulaire était commercialisé. Concrètement, le laboratoire propose au patient de prélever des cellules immunitaires, et de les reprogrammer pour les transformer en cellules « CAR T ». Celles-ci sont ainsi capables, une fois réintroduites dans l’organisme, de détruire les cellules cancéreuses. La grande avancée de ce traitement d’immunothérapie est qu’il est réalisé sur mesure, en s’appuyant sur les propres cellules du patient pour combattre le cancer. Et les résultats sont encourageants. Selon une publication parue dans « New England Journal of Medicine », un essai clinique a permis d’obtenir près de 81 % de rémission globale.
La commercialisation de ce type de médicaments incarne les nouvelles priorités du groupe autour des médicaments et des traitements innovants. « Nous investissons en priorité dans les nouvelles recherches, les nouvelles approches, dans les thérapies de rupture », souligne Salah-Dine Chibout, responsable Monde des investigations toxicologiques de Novartis. Une stratégie mise historiquement en place par Joseph Jimenez, le CEO de Novartis qui a passé la main en début d’année à Vas Narasimhan.

Une vingtaine de « blockbusters » pour 2020
Vas Narasimhan, CEO de Novartis.

Une vingtaine de « blockbusters » pour 2020

L’arrivée de Joseph Jimenez aux commandes en 2010 correspond à une période difficile pour les groupes pharmaceutiques. Au tournant des années 2010, ces entreprises sont confrontées à la concurrence des jeunes start-up des biotechnologies, dont certaines sont déjà devenues des géants mondiaux, à l’instar d’Amgen. Ils doivent également préparer l’avenir, alors que les brevets protégeant leurs médicaments « blockbusters » tombent un à un dans le domaine public. Le groupe Novartis, pour innovant qu’il soit (il est le troisième groupe le plus innovant, selon IDEA Pharam, en 2015), est confronté à cette situation. Il sait qu’il va devoir trouver des relais de croissance lorsque le Glivec, par exemple, tombera dans le domaine public.
En 2015, le groupe commence à se recentrer. Il rachète les activités oncologie de GSK pour 14,5 milliards de dollars, et se déleste de ses activités dans la santé animale, puis dans les vaccins. L’année suivante, l’oncologie devient une des deux branches du pôle pharmaceutique du groupe, rebaptisé Innovative Medicines, au côté d’Alcon (vision) et Sandoz (médicaments génériques et biosimilaires). Ce virage s’accompagne enfin du recentrage des activités des recherche. Dans le même temps, deux nouveaux centres sont ouverts, à Bâle, Cambridge, et en Chine, centré sur la biothérapie et le développement de technologie comme Crisper Cas9 pour découvrir de nouveaux médicaments.
Cette stratégie a commencé à payer. Plusieurs médicaments stars lancés récemment commencent à porter le groupe. C’est le cas du Cosentyx pour le traitement du psoriasis, ou l’Entresto contre l’insuffisance cardiaque. Ils ont vu leurs ventes augmenter respectivement de 35 % et de 126 % au premier trimestre de cette année. A l’avenir, le groupe devrait renforcer sa dynamique dans le secteur des médicaments innovants. Il se targue d’ailleurs d’avoir un des « pipelines » de nouveaux médicaments le plus prometteur du secteur, avec 200 projets en développement et près de 500 essais cliniques en cours. Dans un discours récent, Vas Narasimhan a annoncé le lancement de 12 produits « majeurs » d’ici à 2020, qui porteront le groupe pour les cinq ans à venir.
Parmi les médicaments attendus, Novartis prépare le lancement du Lutathera, un traitement contre les tumeurs neuroendocrines, notamment les tumeurs inopérables. Développé grâce au rachat cette année du français AAA, ce traitement appartient aux nouvelles thérapies consistant à cibler les tumeurs avec des molécules radiomarquées pour les détruire. En début d’année, la FDA en a autorisé le lancement. Un autre très attendu est le Luxturna. Développé par Spark Therapeutics, dont Novartis a obtenu une licence pour l’exploiter hors Etats-Unis, ce médicament s’attaque à une maladie héréditaire de la rétine provoquée par une anomalie dans le gène RPE65. Le traitement permet de traiter la maladie en injectant des cellules rétiniennes saines, restaurant la capacité du gène à produire l’enzyme voulue. Le Luxturna pourrait permettre de restaurer la vision.

Une R&D interne forte

Une R&D interne forte

Le nouveau CEO nommé en début d’année a ancré l’importance de la R&D dans le groupe. D’abord, chose rare dans le secteur, c’est un scientifique qui a été nommé à la tête du groupe. Vas Narasimhan est un docteur, anciennement en charge du développement du groupe. Surtout, il s’est inscrit très vite dans les pas de son prédécesseur. Pour lui, l’oncologie, encore et toujours, fait partie des priorités du groupe. En cela, le groupe n’est pas unique, tant le secteur concentre les investissements des laboratoires pharmaceutiques dans le monde, au point de créer un certain embouteillage d’essais cliniques. En 2017, pas moins de 800 essais étaient en cours aux Etats-Unis, contre 200 en 2015. Aux côtés de l’oncologie, Vas Narasimhan a ajouté récemment les médecines innovantes, la vision et les génériques au rang des priorités du groupe.
Pour mener cette politique, Novartis a poursuivi son recentrage sur les activités les plus innovantes. Une des victimes de cette stratégie devrait être Alcon, le groupe de vision acheté une fortune au tournant des années 2010 mais qui n’a jamais trouvé sa place dans le groupe. Le secteur de l’ophtalmologie avance par innovations incrémentales, alors que le groupe cherche désormais l’innovation de rupture. Alcon devrait être introduit en Bourse à part prochainement. Une cession a également été réalisée, celle des parts dans la JV avec GSK, spécialisée dans la santé grand public. Revendu 13 milliards de dollars, ce montant a été immédiatement réinvesti pour renforcer les activités autour des nouvelles thérapies innovantes. Ainsi, Novartis a acheté quelques semaines après le groupe AveXis, spécialiste des thérapies géniques, pour 8,7 milliards. Avexis a développé une thérapie génique pour soigner une maladie appelée amyotrophie spinale antérieure, une maladie génétique et dégénérative qui s’attaque au système nerveux contrôlant le mouvement musculaire. Le traitement, connu sous le nom de AVXS-101, devrait être présenté cette année à la FDA. Mais le groupe ne compte pas sur ces seuls rachats pour rester innovant.
La particularité de Novartis, c’est sa confiance continue dans ses propres forces de R&D. Le groupe y a ainsi investi en 2017 près de 9 milliards de dollars, soit près de 18 % de son CA (à titre de comparaison, c’est 15 % pour Sanofi et Pfizer). C’est cet investissement massif qui permet à Novartis aujourd’hui de développer ou de nouer des partenariats avec les entreprises et les laboratoires à la pointe des technologies. Novartis travaille par exemple avec l’entreprise Homology sur la recombinaison homologue, un mécanisme biologique que les cellules utilisent pour réparer l’ADN. Elle consiste à envoyer des virus adéno-associés (VAA) modifiés vers des séquences précises du génome. Une fois au contact, les VAA provoquent une recombinaison homologue qui permet de modifier ou de remplacer le gène. Cette technologie pourrait être utilisée contre des maladies de l’œil ou du sang, selon Novartis.

Une R&D tournée historiquement vers l’international
Campus de Novartis à Shanghai.

Une R&D tournée historiquement vers l’international

L’importance des fonds injectés dans la R&D n’est pas la seule raison du succès du groupe. La répartition des structures de recherche autour du globe fait également partie de ses forces. C’est pour certains ce penchant naturel vers l’international qui explique l’avance de Novartis sur ses concurrents. « Les Suisses ont vingt ans d’avance. Leur talent vient du fait qu’ils n’ont pas de marché intérieur. Ils ont dû faire venir des cadres de l’extérieur. Ils ont une capacité à repérer les talents à l’étranger, comme en Chine par exemple », explique Marc-Olivier Bevierre, du cabinet Cepton Strategies. La R&D de Novartis est effectivement répartie sur trois continents, autour des Institutes for BioMedical Research (NIBR). Il existe six NIBR, à Bâle, à Shanghai, à East Hanover, à Emerville et San Diego (Etats-Unis) et à Cambridge (Angleterre). En tout, 6 000 chercheurs sont chargés de nourrir le pipeline d’essais du groupe. Il faut ajouter à ces NIBR le Novartis Institut for Tropical Disease (NITD), installé en Californie, qui abrite une centaine de chercheurs.
Ils ont également pour mission d’effectuer un travail de veille sur les avancées scientifiques, et d’orienter le groupe vers de possibles pistes de recherche ou de partenariats. C’est à partir de ce réseau de NIBR que le groupe a réussi à tisser des liens forts avec la recherche académique. « Une des collaborations les plus significatives a concerné celle avec l’université de Pennsylvanie, avec qui nous avons développé les CAR-T », explique Salah-Dine Chibout. D’ailleurs, le groupe se distingue par ses activités de recherche collaborative. Selon le récent Index, Novartis arrivait au premier rang en matière de recherche collaborative. Les NIBR ont plus récemment orienté le groupe vers de nouveaux terrains de recherche. Ainsi, en 2017, Jay Bradner, le président des NIBR, a noué un partenariat avec l’université de Berkeley pour monter le Novartis-Berkeley Center for Proteomics and Chemistry Technologies. L’objectif : se renforcer sur la discipline naissante de la protéomique, une technique d’analyse moléculaire à haut débit qui permet d’analyser le statut des protéines d’un patient. Cette technologie peut permettre de mieux comprendre les liens entre les protéines et le développement de cellules cancéreuses.
Les chercheurs des NIBR ne sont pas seulement essentiels à la recherche du groupe. Ils jouent un rôle d’accélérateur de la recherche, en ayant pour mission de réduire le chemin à parcourir entre les recherches du groupe et la validation des projets pour l’homme. Ces NIBR se sont spécialisés dans le test des médicaments sur de petits groupes. Les résultats sont obtenus plus rapidement, et peuvent ensuite être transférés à la recherche du groupe pour qu’il puisse entreprendre les essais cliniques en bonne et due forme •

 Une transformation digitale prometteuse 

La transformation digitale est la dernière révolution qui agite le monde de la pharmaceutique. Grâce aux outils digitaux, les groupes pharmaceutiques sont notamment capables d’analyser un génome ou de détecter des traces de tumeurs sur des radiographies en quelques minutes. Signe de cet engagement, Novartis a récemment intégré au comité de direction un responsable du numérique (CDO), Bertrand Bodson.
Le groupe mise en particulier sur la big data et l’intelligence artificielle, qui pourraient l’aider à analyser des bases de données gigantesques. Il en a fait l’expérience récemment lors de son étude Cantos, réalisée pour tester un médicament anti-inflammatoire en cardiologie. « Nous avons généré beaucoup de données lors de cette étude. 10 000 patients y ont participé. Les données récupérées étaient si riches que nous avons pu en détecter d’autres, notamment en oncologie. Le numérique nous a donné de nouvelles possibilités d’innovation », explique Salah-Dine Chibout.
Le groupe a l’intention de renforcer ses capacités en analytics, en computing et en intelligence artificielle. « Nous pourrions utiliser l’intelligence artificielle pour trouver de nouvelles molécules, par exemple. L’ordinateur peut aussi évaluer le risque de nouvelles molécules », ajoute Salah-Dine Chibout. Le groupe s’est associé au programme de recherche européen public-privé Innovative Medicines Initiative (IMI), au sein duquel il mène notamment le projet BigData@Heart sur la recherche sur les maladies cardio-vasculaires avec Bayer, Servier et Vifor Pharma. Le projet vise à rassembler des données de santé de toute l’Europe sur une même plateforme afin de les exploiter via la big data.

Florent Detroy - Photos : © Novartis

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