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Juin 2018

Quel rôle pour la future Agence de l’innovation pour la défense ?

[Article du 13/06/2018]

La loi de programmation militaire 2019-2025, portée par Florence Parly, prévoit 198 milliards de dépenses dans les cinq ans à venir. La ministre des Armées fait de l’innovation une de ses priorités et se prépare à changer les pratiques de la « Grande Muette ».


Florence Parly, ministre des Armées

Florence Parly a annoncé, dès mi-mars, la création d’une Agence de l’innovation. Cet organe devrait être doté de 100 millions d’euros. Placée « au cœur de la Direction générale de l’armement », selon la ministre, la future agence aura pour objectif de fédérer et d’étendre les dispositifs déjà en place, ainsi que d’accompagner la transition numérique des services de l’armée. Le rapport sur l’intelligence artificielle, rendu par le député Cédric Villani fin mars, a en effet pointé la défense comme un secteur prioritaire pour l’investissement public en IA. En conséquence, le ministère a déjà prévu le recrutement de cinquante experts en intelligence artificielle au sein de l’agence. Cette nécessaire transition s’explique principalement par deux raisons : l’innovation civile a rattrapé l’innovation militaire dans certains domaines et s’opère désormais en cycle plus court. Aujourd’hui, les études amont, des programmes de recherche pilotés par la Direction générale des armées (DGA) et financés en dizaines de millions d’euros, s’étendent sur de longs mois. « Les études amont fonctionnent bien sur le niveau technologique où le civil n’existe pas », souligne l’ingénieur David*, de la DGA. La LPM devrait leur allouer 1 milliard d’euros par an d’ici À 2022, contre 730 millions aujourd’hui. Mais si le ministère compte sur ces études pour développer le "nouveau Rafale", il souhaite, grâce à l’agence, trouver certains de ses composants dans l’innovation civile. En mobilisant les acteurs civils, il souhaite accélérer leur cycle d’innovation.

Mieux accompagner les projets innovants
L’Agence de l’innovation de Défense aura pour mission d’articuler les dispositifs déjà en place. Les programmes de la DGA couvrent quasiment l’ensemble de l’échelle de maturation des technologies. Le plus emblématique d’entre eux, le programme Rapid (régime d’appui pour l’innovation duale), créé en 2009, dispose d’une enveloppe annuelle de 50 millions d’euros pour financer des projets innovants. Pour faire partie de la soixantaine de projets sélectionnés par année, il faut avoir une démarche duale : un intérêt pour la défense, mais aussi des applications civiles. « L’intérêt de la dualité est que la PME ne soit pas dépendante de la DGA, car on ne sait pas toujours quand et comment on va l’intégrer », relève l’ingénieur David, en charge du programme. Issus de PME ou d’ETI, les projets sélectionnés reçoivent une enveloppe, et la DGA met à leur disposition les conseils de ses 4 000 ingénieurs. « Les PME sont friantes de notre expertise, car ce sont des compétences qu’elles n’ont pas toujours », ajoute le responsable de Rapid. Pour les projets de recherche moins avancés, la DGA dispose d’un autre programme d’innovation duale, Astrid (accompagnement spécifique de travaux de recherche et d’innovation défense). « Avec Astrid, on cherche à s’améliorer dans la captation de technologies. On cherche des projets qui ont le potentiel d’apporter des améliorations très substantielles », détaille l’ingénieur Christophe. La sélection des projets se fait conjointement par l’équipe de la DGA et l’Agence nationale de recherche et vise l’innovation de rupture. Le fonctionnement est similaire à celui de Rapid, avec un financement et un accompagnement. En 2013, une extension du programme, nommée Astrid maturation, a été créée afin d’accompagner ces technologies un peu plus loin, pour la traversée de "la vallée de la mort", moment clé de leur développement. Aujourd’hui, si un projet peut passer par tous ces programmes, il n’existe pas de passerelle directe entre eux.

Nouveauté sortie avant la réforme, le Déf’Invest, un fonds de capital-risque à destination des PME. Confié à la BPI, ce fonds répond à un besoin d’investissement direct. Créé fin 2017 et doté de 50 millions d’euros, Déf’Invest a effectué son premier investissement en avril. Il est entré à hauteur de 2 millions d’euros au capital de Kalray, une PME spécialisée dans les micro-processeurs, auparavant accompagnée par Rapid. Ce nouvel outil devrait permettre de poursuivre l’accompagnement des projets d’intérêt défense, même après les programmes. Autre nouveauté annoncée, le Défense Lab, piloté par l’agence, qui doit devenir le « hub d’innovation de la défense ». Probablement créé sur les base du DGA Lab, il aura pour rôle de développer la mise en application des innovations. « Il y a aujourd’hui un manque d’expérimentation avec les forces armées », reconnaît l’ingénieur David. Le programme Rapid évolue déjà pour inclure une phase d’expérimentation de terrain, et le Défense Lab devrait s’inspirer de ces résultats.

L’Europe comme relais financier
La gouvernance de l’Agence pour l’innovation reste encore floue à l’heure actuelle. Florence Parly a indiqué qu’elle serait « au cœur de la DGA », mais elle ne sera vraisemblablement pas dirigée directement par celle-ci. Pourtant, la loi de programmation militaire, déjà votée au Sénat, pourrait être mise en place d’ici la fin de l’année. Les précisions sur les dispositifs devraient donc être prochainement communiquées. Dans sa stratégie d’innovation, le ministère espère également compter sur l’Union européenne. Le Fonds européen de défense, lancé en juin 2017 par la Commission européenne, possède un volet recherche doté l’an dernier de 25 millions d’euros et dont l’enveloppe doit grandir. Les commissaires débattent autour d’un budget de 90 millions d’euros pour 2019 et 2020. À terme, le programme de recherche pour la défense devrait être doté de 500 millions par an dans le cadre du prochain budget de la Commission 2021-2027. L’Agence française pour l’innovation aura donc pour mission de soutenir les entreprises dans leurs demandes de financement. Avec ce renforcement des budgets de l’innovation à la fois français et européen, le ministère espère se rapprocher du civil et passer la vitesse supérieure dans la course à l’innovation contre les géants américain, chinois ou israélien.

 

  Trois questions à l’ingénieur en chef de l'armement  

Passé par Naval Group, ex-DCNS, Jérôme (le nom de famille est volontairement tenu secret) travaille depuis plusieurs années à la Direction générale de l’armement (DGA) pour importer de nouvelles pratiques d’innovation. Il organise des « défis », dans le cadre du « lab » de la DGA créé en 2016, qui permettent notamment de former les ingénieurs de la DGA à l’innovation collaborative en réunissant PME, start-up ou laboratoires autour de défis communs.

Quelle est l’origine de ces « défis » ?
En 2016, le ministère a mené une réflexion sur l’accélération de l’évolution des technologies et l’apparition de nouvelles menaces. Il en est sorti que nous devions accélérer l’intégration de l’innovation en provenance du monde civil. J’ai alors été mandaté pour lancer le premier défi avec les Forces spéciales sur un temps très court, deux mois, avec pour objectif l’expérimentation par les Forces d’une solution innovante dans l’année. Cela a bien fonctionné, et nous avons reconduit le concept avec d’autres entités du ministère. Cinq défis ont été réalisés, et seize sont en préparation sur divers sujets : cyber, équipement du fantassin, croisement de données en utilisant l’IA, traitement des langues, formation, traitement d’image…

Concrètement, comment fonctionnent les défis ?
Typiquement, si je prends l’exemple du défi sur le drone « indoor » pour les Forces spéciales, nous avons travaillé en interne pour caractériser la problématique à traiter. Il s’agissait de rendre accessible le contexte de cette problématique à des acteurs étrangers au secteur de la défense tout en laissant de l’ouverture. Pour cela, j’ai utilisé le « story telling » et le « design thinking » dans une journée où j’ai rassemblé une centaine de participants - start-up, laboratoires, grands groupes, PME. Cette journée a été l’occasion d’échanges avec les utilisateurs et la formation d’équipes entre start-up, quinze dans le cas du défi pour les Forces spéciales. Un mois plus tard, chaque équipe est venue proposer sa solution. Nous sommes ensuite entrés dans une démarche de sélection et de prototypage adaptée pour les petites structures et sur un temps court. La force de ce dispositif réside dans l’implication des utilisateurs sur tout le cycle et la culture d’ouverture et de résultat.

Quels autres outils et méthodes le ministère des Armées et la DGA pourraient utiliser pour développer l’innovation ?
Nous avons reproduit des dispositifs similaires (soumettre une problématique militaire à une communauté entrepreunariale civile) sur d’autres sujets (exemple : utilisation de la donnée pour optimiser la maintenance aéronautique). Nous allons l’utiliser pour certains des seize sujets en préparation. Cependant, nous avons aussi essayé des formats différents. Par exemple, j’ai fait travailler une école de design sur l’équipement du fantassin. Cela a permis d’imaginer des solutions novatrices en se focalisant sur l’expérience du combattant. Nous avons également lancé un challenge étudiant en nous appuyant sur des écoles d’ingénieurs, d’informatique, de commerce et de design sur le sujet du commandement des opérations militaires. Ces formats sont très riches et permettent d’apporter et d’expérimenter des idées nouvelles.

François Manens

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