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MAI 2018

La valorisation à géographie variable

[Article du 15/05/2018]

Le métier de la valorisation se professionnalise de plus en plus, aidé par l’accroissement important des moyens consacrés et la sensibilisation croissante des chercheurs. Mais chaque territoire a ses méthodes, en fonction des axes de recherches qu’il soutient et de son écosystème local.

L’intérêt de la valorisation se diffuse petit à petit dans la communauté scientifique. En 2016, 308 entreprises issus de la recherche avaient été créées, contre 272 en 2015, et 3 895 brevets avaient été déposées, contre 3 514 en 2015. Malgré une légère baisse des revenus issus de la commercialisation de la propriété intellectuelle, de plus en plus de chercheurs anticipent les applications possibles de leur recherche. « Ils demandent des choses plus carrés, comme des formations juridiques par exemple. Ça les intéresse davantage de contractualiser leur partenariat. Moi, ça me pousse à trouver des façons d’améliorer les contrats pour qu’ils soient signés plus vite », explique Gaëtan Lan Sun Luk, directeur de l’innovation et des partenariats de l’université de Montpellier. Laquelle accompagne la création de près de sept ou huit start-up par an, contre une seule en moyenne avant 2012.

Installer une culture de la valorisation
Pourtant, derrière ce dynamisme global se cachent de grandes disparités entre les chercheurs. Si la pratique de la valorisation s’est développée ces dernières années, elle n’est toutefois pas acceptée complètement par les chercheurs. « [Les chercheurs] sont obligés de s’y plier. Même pour déposer un projet ANR, il faut avoir pensé à la possibilité de valorisation de son projet. Beaucoup restent en surface et font du saupoudrage de valorisation sur leur recherche », explique Marie-Hélène Noël, directrice de la recherche et de la valorisation de l’université Paris-Est Créteil (Upec).
Plusieurs pistes sont actuellement évoquées pour renforcer l’intérêt des chercheurs pour la valorisation. « Nous pourrions imposer une prime au brevet pour les chercheurs. C’est dans la loi, mais ce n’est pas appliqué », explique Marie-Hélène Noël. Depuis 2015, effectivement, les chercheurs ont droit à une prime de 3 000 euros lorsqu’ils déposent un brevet, mais certains organismes de recherche n’appliquent pas ce décret. Pour encourager la valorisation, Gaëtan Lan Sun Luk prône lui la création d’un statut de PDG-chercheur. Pour Nathalie Pannetier, responsable du pôle valorisation de la recherche de l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), une des évolutions plus profondes serait de mieux mettre en valeur la valorisation d’un chercheur, notamment pour son évolution de carrière.
Une autre piste est le développement des « déclarations d’invention ». Ce document décrivant les travaux de recherche est souvent une première étape vers le brevet, mais il peut s’avérer un frein du fait de son apparente complexité. « En Finlande, on part du principe qu’il n’y a pas de fraude, et ce type de document est typé pour être simple et facile d’accès », explique Gaëtan Lan Sun Luk. Une autre piste consiste à diffuser plus largement des Cahiers de laboratoire. Créés par le ministère de l’Enseignement et de la Recherche avec l’INPI et le Réseau Curie, ils permettent à tous les acteurs d’un travail de recherche de consigner leurs contributions. Véritables carnets de bord du laboratoire, il est possible grâce à eux de gérer l’antériorité des inventions, et ainsi de trancher en cas de litige autour de la propriété de l’invention. Ces documents pourraient même utiliser la blockchain pour renforcer leur utilité.


Marie-Hélène Noël, directrice de la recherche et de la valorisation de l’université Paris-Est Créteil (Upec).

Lancer sa Start-up ou opter pour un contrat de licence ?
Reste à savoir de quelle manière l’invention va être valorisée. Selon le paysage économique régional ou la volonté du chercheur, certains préfèrent lancer leur start-up quand d’autres optent pour la signature d’un contrat de licence avec une grande entreprise. Le choix est souvent dicté par l’environnement régional. La SATT Linksium, par exemple, basée à Grenoble, a fait le choix de ne valoriser les travaux des chercheurs que via des start-up. Cette SATT a permis de créer vingt-trois start-up depuis sa création, en 2015. Si les dirigeants expliquent le choix effectué par la plus grande efficacité de la valorisation via des start-up, il se justifie également par la nature des activités de recherche à Grenoble. La recherche en électronique, secteur historique de la recherche de Grenoble, est particulièrement facile à valoriser.
L’université de Pau et des Pays de l’Adour est, elle, dans une situation très différente. L’UPPA, dépendant de l’académie de Bordeaux, a été créée dans les années 1970, notamment dans le sillage du développement du gisement gazier de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ce contexte a amené l’université à développer des liens forts avec les grands groupes de la région, majoritairement énergétiques, comme ELF, ainsi qu’avec des grands acteurs de l’industrie aéronautique, celle-ci très présente en Aquitaine. Résultat, l’université opte la plupart du temps pour des collaborations avec les grands groupes. « Nous sommes plus sur les partenariats de R&D, car nous sommes à côté de grands groupes, comme Total ou Safran. Il y a une forte culture partenariale. L’université à plusieurs LabCom par exemple. La création de start-up est plus complexe pour une université de notre taille, avec des disciplines plus propices au licensing », explique Nathalie Pannetier.

« Les satt ne sont pas faites pour tout le monde »
Cette différence d’approche avec les moyens de valorisation se retrouve également dans les rapports qu’entretiennent SATT et universités. La plupart des SATT ont récupéré les activités de valorisation des universités. Début 2018, par exemple, la SATT IDF Innov a récupéré les brevets de l’Upec gérés jusque-là par l’université. Une décision motivée par une différence considérable de moyens. « En interne, nous n’avions pas la force de frappe de la SATT. Nous sommes une quinzaine, eux ils sont quarante », résume Marie-Hélène Noël. Les SATT et les universités travaillent le plus souvent en bonne intelligence, les secondes mettant notamment en avant leur proximité avec les laboratoires de recherche. L’Upec s’occupe ainsi toujours des contrats de maturation, financés par la SATT. Gaëtan Lan Sun Luk constate que les SATT ont vraiment apporté une revalorisation du métier. Mais il pointe encore des dysfonctionnements, liés à leur obligation d’arriver à un équilibre financier. « Les SATT ne sont pas faites pour tout le monde. Elles s’occupent de 200 familles de brevets. Nous gérons donc les 700 autres, et nous n’avons pas les moyens de les gérer tous », explique-t-il. Il souligne également que les services de valorisation des universités sont nécessaires pour formaliser le lien entre leurs laboratoires et les sociétés. « Il faut rester en capacité de signer de petits contrats à zéro euro. Cela coûte de l’argent, mais c’est rentable à longue échéance en termes de partenariat. »

  La logique market pull par le CEA  

Le travail de valorisation prend de plus en plus en compte la situation des marchés et les besoins spécifiques des industriels dans une approche dite market pull. « Nous sommes encore beaucoup techno-push, mais ça évolue », explique Tony Prezeau, du CEA. Depuis quelques années, le CEA multiplie les rencontres, notamment avec les entreprises du CAC 40, ainsi que les partenariats technologiques avec les acteurs industriels. C’est le cas avec Renault, par exemple, avec qui le CEA a commencé à travailler sur la sécurisation des batteries. Le CEA s’est également rapproché des organisations professionnelles. « Sur le spatial, nous regardons ce que fait Elon Musk [PDG de Space X], et en tirer ensuite des objectifs. C’est presque du rétro-engineering », souligne Tony Prézeau. Le CEA a également fait évoluer son activité de valorisation, notamment en élargissant les secteurs auxquels il s’adresse. « Nous développons des technologies dans un contexte spécifique, comme dans le nucléaire ou le militaire. Au-delà de l’application initiale, nous cherchons ainsi quelles autres applications civiles pourraient être développées. » Enfin, le CEA accompagne les industriels non seulement sur la technologie, mais aussi avec des équipes qui réfléchissent sur les usages, sur le design, et réalisent des expérimentations.

 

  Cacophonie autour de la valorisation  

Richement dotées comparées aux services des universités, les SATT peinent encore à démontrer l’efficacité de leur business model, comme l’a analysé un récent rapport de la Cour des comptes. Surtout, elles n’ont pas encore réussi à s’imposer comme la porte d’entrée unique des industriels ou des chercheurs. Les SATT restent concurrencées par les pôles de compétitivité ou les IRT, ce qui ne permet pas de clarifier le paysage et de présenter un interlocuteur unique aux industriels. « Nous avons des laboratoires qui sont en cotutelle avec le CNRS ou l’Inserm, par exemple ; la valorisation est possible avec les SATT, mais aussi avec le CNRS, l’Inserm ou l’AP-HP », explique Marie-Hélène Noël, de l’Upec. Cet éparpillement ne contribue pas à faciliter l’arrivée des industriels vers la recherche publique.


Cyrille Chapon

   Interview de Cyrille Chapon, directeur marketing et transfert de la SATT Ouest Valorisation  

• Quelle a été votre dernière action pour faciliter la valorisation ?
Les Cahiers de laboratoires sont importants, car ils centralisent les données, même si elles sont de plus en plus numériques. Cela permet de donner une « preuve certaine », et de confier ensuite des données datées aux différents services de valorisation impliqués. Ça permet aussi d’éveiller l’attention sur la propriété intellectuelle. Tous les doctorants se retrouvent maintenant avec cet outil, et ils seront également sensibilisés à la protection de leur recherche ainsi que sa valorisation.

• Comment sensibilise-t-on à la culture de la valorisation ?
Il faut avoir le réflexe de se poser ces questions : est-ce que le résultat de recherche peut être utile ? Est-ce qu’il peut intéresser des gens ? Nous, nous allons aussi travailler cette question. Aux Etats-Unis, les services de valorisation déposent très rapidement des brevets. Ici, les chercheurs pensent publications. Après, les choses changent, et il y a une vraie professionnalisation du métier en cours.

• Les chercheurs font-ils de bons entrepreneurs ?
Cela dépend. Nous savons que la technologie seule ne suffit pas, que les échecs viennent de l’humain. Pour accompagner les chercheurs dans la création de leur start-up, nous aidons de plus en plus à créer des équipes. Nous travaillons également beaucoup avec les investisseurs en les poussant à prendre plus de risques. De plus en plus de SATT ont des investisseurs à leur board, par exemple.

• Les grands groupes s’intéressent-ils suffisamment à la recherche ?
A Ouest Valorisation, nous réalisons entre 60 et 70 % de transfert de technologie avec des entreprises existantes, majoritairement des ETI et PME. Nous essayons de démarcher très tôt les entreprises pour proposer des co-maturation. Nous leur demandons : « Qu’est-ce qu’il faut vous montrer pour que vous l’achetiez ? » L’intérêt, c’est que ça réduit le risque d’investissement. Après, il y a des marchés très rétifs ou observateurs à l’innovation.

• Comment améliorer la rentabilité des start-up sans grever les résultats des SATT ?
Le premier risque est pris par la SATT. Ici, on nous demande de faire des POC (preuves de concept), ce qui demande des investissements. Aux Etats-Unis, on serait actionnaire tout de suite, mais cela ne nous est pas possible en France. Comme nous devons quand même gagner de l’argent, nous convertissons de plus en plus la dette en parts, ce qui permet de faire disparaître la dette pour la start-up. L’enjeu est de faire accepter ce montage par les VC et les fonds. •

Par Florent Detroy

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