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Avril 2018

La France compte-t-elle dans les « deep tech » ?

[Article du 30/03/2018]

Popularisées récemment, les technologies deep tech, ou de rupture, sont de plus en plus recherchées. La France a réussi à s’imposer sur certaines d’entre elles grâce à l’excellence de sa recherche scientifique. Mais les grands groupes peinent encore à tirer tout le profit possible de ces révolutions en devenir.

Légende : Nano neurone artificiel au microscope électronique prise au laboratoire AIST de Tsukuba @CNES

2017 a été une année charnière dans l’innovation. Pour la première année, les start-up deep tech, porteuses d’une technologie de rupture, ont levé davantage de fonds que les start-up « classiques », selon une étude du cabinet Wavestone. Touchant les biotech comme l’électronique quantique, la blockchain comme le stockage de l’énergie, les deep tech concernent un grand nombre de domaines de recherche. Pourtant, la popularité croissante du terme deep tech en 2017 témoigne d’un tournant. « Il y a beaucoup de technologies qui existent depuis longtemps, comme l’intelligence artificielle ou CRISPR, mais, aujourd’hui, elles arrivent à maturité », explique Arnaud de la Tour, qui a créé avec l’entrepreneur Xavier Duportet Hello Tomorrow, communauté dédiée aux deep tech et animée par des compétitions et des évènements. En prime, elle se fécondent entre elles, comme l’IA et les biotechnologies.

Les biotech en pointe dans l’Hexagone
La France est particulièrement en pointe sur les deep tech issues des biotechnologies. Souvent développées par des start-up, ces technologies l’ont souvent été dans des centres de recherche d’excellence comme les IHU de Paris, Lyon ou Strasbourg, ou encore par l’Institut Gustave-Roussy d’Ile-de-France. Les start-up biotech françaises sont particulièrement innovantes en immunothérapie, en médecine moléculaire ou sur le développement de nouveaux biomarqueurs. C’est par exemple le cas de Cellectis. Créée par un chercheur de l’Institut Pasteur, Cellectis modifie génétiquement des cellules via l’outil CRISPR cas9 pour qu’elles s’attaquent aux cellules cancéreuses des cancers « liquides ». La biotech est aujourd’hui valorisée 1,120 milliard de dollars (910 Mds€) sur la Bourse des valeurs technologiques Nasdaq. C’est aussi le cas d’Innate Pharma, dont les fondateurs viennent de l’université Aix-Marseille (AMU), du CNRS ou de l’Inserm, ou d’ElyssaMed, spin-off de l’IGR et de l’Inserm.

Leader européen, la France manque toutefois de fonds spécialisés dans les biotech pour faire croître ces start-up sur le continent, selon un rapport de France Biotech et de BCG publié en 2017. Mais la situation est en train de changer. Edmond de Rothschild Investment Partners a par exemple décidé de créer le plus gros fonds sur les biotech en début d’année, avec BioDiscovery 5, doté de 345 M€. De même, les grands groupes français et européens continuent de compter sur les start-up pour rester innovants. Ainsi, Sanofi n’a pas hésité à racheter en début d’année coup sur coup Bioverativ, puis Ablynx, pour respectivement 9,5 et 3,9 Mds€, pour se spécialiser sur l’hémophilie. Toute l’ambition des acteurs des biotechnologies et de faire naître sur le continent européen les futurs géants du secteur. « Il n’y a pas encore de Google de la santé dans le monde. Nous pouvons y arriver en France ; j’espère qu’un groupe comme Cellectis deviendra un grand groupe pharmaceutique », explique Maryvonne Hiance, présidente de France Biotech.

L’aérospatial a besoin de « traducteurs »
Moteur Prometheus © CNES BLACKBEAR

L’aérospatial a besoin de « traducteurs »

Le secteur de l’aérospatiale compte également sur les technologies de rupture pour affronter les nouveaux défis du spatial que sont le développement des nanosatellites, des lanceurs réutilisables, des constellations de satellites ou encore de l’exploration de Mars. Le plus bel exemple de transformation du secteur est incarné par la réussite du premier tir de Falcon Heavy par SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, doté d’un moteur réutilisable. Pour rester dans la course spatiale, le CNES développe à son tour un moteur réutilisable, baptisé Prometheus, dans le cadre d’un programme européen. Pour Prometheus, le CNES a notamment développé un nouveau mode de production à base de méthane. « C’est une sorte de deep tech », explique Gilles Rabin, directeur de l’innovation. Le centre de recherche est plus que jamais essentiel pour développer les deep tech du spatial, tant leur coût et leur délai de développement sont importants. Mais le centre a multiplié les partenariats de recherche pour développer toutes les deep tech essentielles. Pour l’alimentation du Rover de la mission MMX, en collaboration avec l’agence japonaise Jaxa, prévue pour la prochaine décennie, le CNES travaille notamment avec le CEA et Renault sur des batteries connectées à des panneaux photovoltaïques couche mince en “voile de mariée“, c’est-à-dire souples. Une fois déployés, ces panneaux pourraient être aussi grands qu’un stade de football. »


Gilles Rabin

Le secteur privé est toutefois en train d’occuper un rôle de plus en plus grand en France dans le développement des deep tech du spatial, à l’instar de ce qui se joue aux Etats-Unis actuellement. « Là-bas, c’est la Nasa/JPL qui a développé le moteur réutilisable. Elle l’a ensuite transféré à Elon Musk », rappelle Gilles Rabin. En France, de plus en plus de start-up se lancent sur le marché du spatial, aidées par la création d’accélérateurs spécialisés dans le spatial comme Starbust Accelerator. « [Les start-up] sont des traducteurs de technologie », explique Gilles Rabin. C’est le cas par exemple de ThrustMe, créée par deux chercheurs de Polytechnique et du CNRS, qui a développé un propulseur électrique, ou de Sunbirds, créée par trois ingénieurs issus d'Airbus et de Thales, qui développe des drones solaires. Le rôle grandissant des start-up dans l’innovation spatiale a d’ailleurs amené le CNES a ouvrir un bureau à Station F.

La défense développe ses deep tech
Marko Erman

La défense développe ses deep tech

Un autre secteur sur lequel la France est bien positionnée concerne l’électronique quantique. Le spécialiste de services numériques Atos a par exemple été un des premiers a développer un système de simulation quantique. Le secteur a également vu naître quelques start-up prometteuses, comme CAILabs, qui accélère la fibre optique grâce à l’optique quantique. Ces technologies ont commencé à intéresser les acteurs de la défense. D’ailleurs, Safran a investi dans CAILabs. Mais certains acteurs ont choisi de développer ces technologies en interne, notamment pour des raisons de sécurité. C’est le choix qu’a fait Thales. Doté de 25 000 ingénieurs, Thales se distingue par l’importance de sa recherche fondamentale. Le groupe a notamment été distingué par la revue scientifique « Nature » pour la qualité de ses recherches, où elle est arrivée 27e mondial dans le TOP 100 des entreprises. Le groupe travaille par exemple sur un capteur quantique qu’il a créé en utilisant des « atomes froids » à des températures proches du zéro absolu. « Nous pouvons fabriquer des capteurs d’antenne capables de capter les champs magnétiques. Ces antennes captent ainsi une gamme de fréquences bien plus étendue qu’avec un capteur électronique », explique Marko Erman, directeur Recherche & Technologies de Thales. Le groupe pense aussi utiliser la physique des atomes froids pour développer de nouveaux concepts de centrales d’inertie (utilisées pour la navigation) avec des précisions supérieures de plusieurs ordres de grandeur par rapport à l’état de l’art actuel.

Cette importante capacité de recherche lui permet de nouer des partenariats avec la recherche académique. Le groupe a ainsi monté plusieurs laboratoires communs, avec le CNRS (à Palaiseau) ou encore avec l’université NTU de Singapour. Cette compétence scientifique lui permet également de saisir rapidement les enjeux technologiques derrière une découverte scientifique. « Deux prix Nobel ont été décernés sur les atomes froids. En interne, nous avions des personnes qui pouvaient comprendre cela, et ils nous ont dit que le sujet pouvait avoir des applications pour nous », explique Marko Erman. Le groupe assure ensuite les étapes de maturation de la technologie. « Les travaux des chercheurs sur le neurone artificiel occupaient tout un laboratoire. Nous, nous voulions mettre ce neurone sur un semi-conducteur. Cela a demandé des innovations en plus. » Le groupe est cependant ouvert aux partenariats avec les start-up dans la deep tech. Il a notamment modifié la stratégie de son fonds d’investissement dans ce sens. « Depuis dix ans, il suivait les spin-off du groupe. Aujourd’hui, nous avons clarifié ses missions ; il suit désormais les tendances dans les deep tech », explique Marko Erman.

Les grands groupes hexagonaux tâtonnent face aux deep tech

Identifiées dans un laboratoire, ou chez une start-up, les deep tech attirent de toute façon de plus en plus les grands groupes. Mais tous ne disposent pas des outils de Thales pour les intégrer. « Au début, les industriels calquaient le modèle de collaboration avec des start-up deep tech sur ce qui se faisait dans le web via des promotions hébergées pendant quelques mois », explique Arnaud de la Tour. Puis, petit à petit, les entreprises ont mis au point des méthodes d’accompagnement dédiées aux acteurs deep tech. « Dans les deep tech où il faut souvent plusieurs années pour passer d’une idée à un produit, et où l’expertise requise est très spécifique, le modèle de collaboration est complétement différent. Aujourd’hui, ce qui fonctionne le mieux est d’avoir une équipe qui a pour mission de mobiliser des ressources internes. Dans l’aéronautique et l’automobile, il y a désormais des équipes pour “dérisquer“ les projets », détaille Arnaud de la Tour. Il faut également noter que certains centres de recherche développent des outils pour accompagner la maturation de leurs technologies. Le CEA a ainsi développé un fonds d’investissement, Supernova, spécifiquement dédié à l’investissement dans les deep tech. De l’ordre de 15 % en moyenne dans le capital de la start-up deep tech, il permet d’envoyer un signal positif aux autres investisseurs. Très impliqué dans les recherches autour de l’hydrogène, le CEA a par exemple investi dans Symbio Fcell, une start-up spécialiste des piles à hydrogène.

  Hello Tomorrow organise les filières Deep tech  
L’initiative Hello Tomorow a été créée pour soutenir spécifiquement l’innovation deep tech. En plus d’évangéliser les acteurs de l’innovation français sur ce thème, Hello Tomorrow a également entrepris de structurer le secteur. « Nous essayons de dépasser la question grands groupes-start-up pour créer des filières. Elles vont devoir émerger pour valoriser des deep tech », explique Arnaud de la Tour. Hello Tomorrow crée ainsi des programmes autour de questions communes où il essaie de rassembler les acteurs du secteur. Pour la filière du véhicule électrique, il va ainsi réunir des acteurs des batteries, des stations de recharge, des régulateurs ou encore des clients. L’équipe a développé ces programmes, baptisés We Design Tomorrow, avec l’agence d’innovation We Design Services, qui a créé des méthodologies d’innovation propres aux deep tech.

Par Florent Detroy

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