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Comment favoriser le dialogue entre la recherche et les entreprises ?

[Article du 12/05/2017]

Dotée d’une politique d’innovation forte, la France s’est aussi dotée d’une politique de valorisation très structurée. Organisée autour d’organismes dédiés, la valorisation rencontre toutefois des problèmes à intéresser les entreprises. Trop complexe, trop diverse, trop chère, la recherche contractuelle est vue par beaucoup d’entre elles comme un casse-tête. Retour sur les efforts pour mieux attirer les entreprises vers la recherche publique.

Comment favoriser le dialogue entre la recherche et les entreprises ?

Comment favoriser le dialogue entre la recherche et les entreprises ?

Légende : Contrôle des paramètres pendant la phase de dépôt dans une chambre d’évaporation thermique utilisée pour la réalisation de couches minces sous ultravide. (© Cyril FRESILLON / UMR CNRS-Thales / CNRS Photothèque)


Orienter ses recherches en fonction du besoin des entreprises n’est plus un crime de lèse-majesté en France. Désormais, les chercheurs publics n’hésitent pas à accompagner la mise sur le marché de leurs travaux, voire à lancer leur propre entreprise. « La valorisation est devenue un élément de compétitivité pour la recherche », explique Nicolas Carboni, président du Réseau C.U.R.I.E. et de la SATT Conectus. Que ce soit dans les universités, les écoles ou les organismes dédiés à la recherche, les services de valorisation sont de plus en plus actifs. « La révolution silencieuse » décrite par l’ancien secrétaire d’Etat à la Recherche, Thierry Mandon, s’est concrétisée par le boom des investissements privés dans la recherche. L’enquête du Réseau Curie a montré que 1,4 milliard d’euros avaient été générés par les activités de valorisations de la recherche publique en 2015. « C’est très significatif, estime Nicolas Carboni. Ce chiffre montre la valeur accordée par les entreprises à la recherche publique. A notre échelle, en Alsace, nous avons constaté une croissance annuelle de 15 % des volumes de contrats sur les cinq dernières années. »
Ces bons chiffres cachent toutefois un tableau contrasté de la valorisation en France. « La valorisation des travaux de recherche fonctionne bien avec les chercheurs de nouvelles générations, c’est-à-dire avec les chercheurs qui ont en dessous de 50 ans », reconnaît toutefois Philippe Nérin, président de la SATT AxLR. Tous les organismes de recherche ne sont également pas impliqués de la même manière dans la valorisation, et utilisent de manière très différentes les nouveaux outils créés pour faciliter les travaux communs entre recherche et entreprise. « Le LabCom ou les Unités mixtes de recherche (UMR) créées avec des industriels vont plus loin, et permettent de créer de vrais équipes communes de recherche », explique Nicolas Castoldi, délégué général à la valorisation du CNRS. Ce dernier fait figure de pionnier, puisqu’il s’est doté très tôt de son propre organisme de valorisation. Le centre utilise ainsi déjà les nouveaux outils créés récemment. Il a signé au total 26 accords-cadres avec des entreprises, et monté plus de 126 structures communes de recherches. « Un des cas les plus réussis de partenariat concerne le groupe Solvay, qui a mis cette alliance avec le CNRS au cœur de sa stratégie de recherche », poursuit Nicolas Castoldi.

Les entreprises veulent rester agiles
Il n’en reste pas moins que les entreprises privées, et plus encore les plus petites, font rarement le premier pas lorsqu’il s’agit de s’associer avec la recherche publique. Le CNRS balaie toutefois cet argument. « Nous avons développé des outils où le “stop & go“ thématique est possible, à l’image des LabCom. C’est un type de partenariat qui convient bien aux PME », explique Nicolas Castoldi. Le CNRS peut d’ailleurs se vanter d’attirer aussi bien les grands groupes que les PME. Près de 40 % des entreprises des 126 structures communes sont des PME.
Cette difficulté à attirer les petits acteurs est toutefois clairement identifiée par d’autres acteurs de la valorisation. « Il y a un enjeu majeur de lisibilité », explique Nicolas Carboni. Un des défis majeurs pour rapprocher les entreprises de la recherche est de rendre la présence de la recherche publique sur les territoires plus concrète et plus proche. La SATT AxLR, par exemple, essaie de mailler son territoire le plus finement possible en s’appuyant sur des réseaux locaux. « Nous réalisons une double détection pour rapprocher les entreprises et les 7 000 chercheurs présents sur le territoire de l’arc méditerranéen d’Occitanie. Nous sommes proches des pôles de compétitivité et de l’agence régionale de l’innovation Transfere LR », explique le directeur, Philippe Nérin. L’université de Normandie a également innové, en mettant en place une architecture de valorisation hybride. La cellule de valorisation mutualisée rattachée à la ComUE Normandie Université est composée de 21 personnes, dont 12 mutualisées et 9 en propre, majoritairement en provenance du privé. Comme pour la SATT AxLR, la cellule s’appuie sur le maillage de l’agence de l’innovation régionale pour identifier les besoins des entreprises du territoire.
Nicolas Carboni souligne que les acteurs régionaux de l’innovation sont encore trop mal identifiés pour bien se coordonner avec les acteurs de la valorisation. « Le problème vient du fait que les agences régionales de développement et d’innovation n’ont pas effectué l’effort de rationalisation qu’ont réalisé les acteurs de la valorisation. Avant la création des SATT, il existait pas moins de 160 établissements impliqués dans la valorisation. Aujourd’hui, les SATT ne sont que 14. Les agences d’innovation régionales ou clusters sont, elles, encore très fragmentées, l’offre est pléthorique et les entreprises ne savent pas à quelle porte frapper », explique Nicolas Carboni. « L’effort de lisibilité fait du côté des établissements de recherche publique n’a pas été réalisé par ces acteurs », insiste Nicolas Carboni.

Donner de la visibilité à la recherche
Un autre sujet de crispation concerne la difficulté à définir la répartition des bénéfices des travaux en commun, notamment autour de la répartition de la propriété intellectuelle. Là encore, Nicolas Castoldi nuance ces blocages. « Il y a une surévaluation de ce problème. Une large partie des sujets tiennent à des doctrines d’entreprise ou d’institution, parfois dogmatiques de part et d’autre, copropriété ou non, cession ou non, retour financier ou non… Mais ces doctrines n’ont un sens que par rapport à un partenariat déterminé. » Pour le délégué général, le point le plus important, ce sont les objectifs mêmes du partenariat. « Au CNRS, notre mission n’est pas d’être des sous-traitants de R&D, mais bien de faire de la recherche aux frontières avec nos partenaires industriels. Il est difficile de travailler avec l’entreprise qui attend que le laboratoire lui livre des produits. »
Une des pistes suivies par le Réseau C.U.R.I.E. pour mieux faire connaître les travaux de la recherche publique est de construire des pont plus directs entre entreprises et recherche publique. Il a ainsi créée avec les SATT une plateforme de référencement de toutes les offres de technologies issues de la recherche publique. « Une technologie, c’est un brevet, c’est facilement identifiable. Par contre, quand vous êtes une entreprise, il est plus difficile d’identifier des femmes et des hommes sur des thèmes précis. Nous allons lancer une plateforme où l’entreprise va pouvoir déposer une recherche anonyme de compétences précises. D’un clic, l’entreprise va contacter tous les membres du Réseau C.U.R.I.E. Cette plateforme pourrait devenir un outil de travail pour les acteurs régionaux de l’innovation », explique Nicolas Carboni.
Le Réseau C.U.R.I.E. soutient également la création d’entreprises en s’adressant aux entrepreneurs. Ainsi, il a lancé en novembre 2016 la plateforme LesInnopreneurs, qui propose notamment une Bourse aux projets. Le programme, porté avec Rétis, la SATT Conectus, Eurasanté et l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, et soutenu par le PIA, est un outil pour mettre en relation les chercheurs et les porteurs de projet. Pour ce faire, le portail recense une série d’innovations issues de la recherche publique et les met à la disposition de porteurs de projets éventuels. L’objectif est de ne pas faire tomber dans l’oubli certaines idées développées au sein de laboratoires et qui n’auraient pas eu le temps ni l’opportunité d’arriver sur le marché.
Ce dispositif est aussi une manière de rapprocher les marchés de l’innovation, en présentant de manière simple des innovations issues de laboratoires. Il est ainsi possible de trouver sur le site une annonce pour la recherche d’un PDG afin de valoriser un procédé de fabrication de matériau hydrophobe. L’annonce spécifie même que la valorisation de cette technologie pourrait donner lieu à la création d’une start-up, et anticipe également la collaboration avec le chercheur du laboratoire publique responsable de l’innovation. Les entrepreneurs peuvent également s’appuyer sur le « kit de l’innopreneur » mis à disposition sur la plateforme, destiné à fournir aux PDG en herbe et à leurs équipes des conseils sur l’entrepreunariat, ainsi qu’un Serious Game, également destiné à former les futurs entrepreneurs. L’originalité de cette démarche est de stimuler directement l’esprit entrepreneurial des individus, plus que les besoins en technologies des entreprises.

Le financement des SATT en suspens
Les acteurs économiques reprochent aussi aux SATT leur modèle économique, avec un systèmes de licencing qui vient, selon certains entrepreneurs, grever les résultats des jeunes pousses au moment même où elles devraient réinvestir leurs bénéfices dans leur activité pour continuer de croître.
« L’idée des SATT de mettre autour d’une même table les copropriétaires de la recherche technologique était intéressante, mais en demandant un équilibre financier sur les dix ans, elles ont tendance à privilégier les projets de court terme. Le rapport de Suzanne Berger avait pourtant souligné le danger de créer des intermédiaires. Elle rappelait que l’objectif de la politique de valorisation est de créer une interface directe entre laboratoires et industriels – et non de multiplier des écrans », analyse Nicolas Castoldi. « Il ne faut pas conditionner la valorisation à des objectifs purement financiers, l’essentiel réside dans l’impact socio-économique », confirme-t-il désormais. A l’été 2016, le ministre de l’Economie et le secrétaire d’Etat à la Recherche ont lancé une série de réformes de la valorisation en France, ce qui a permis de corriger le tir. L’objectif d’un équilibre financier après dix ans d’existence a été fortement assoupli. 

 

Interview de Yves Fort  
Directeur des Opérations Scientifiques, Agence Nationale de la Recherche (ANR) 

Comment attirez-vous les entreprises dans des projets de recherche ?
Nous avons plusieurs instruments, notamment les PRC, les programmes de recherche collaborative. Nous avons également les PRC-E, programmes de recherche collaborative-entreprise, destinés spécifiquement aux partenariats public-privé. Ces PRC-E s’adressent à tous, et portent sur des TRL relativement bas, typiquement entre 1 et 4. Ils sont toutefois en perte de vitesse actuellement, en baisse de 10 % à peu près par an depuis trois ans.

Comment expliquez-vous cette baisse ?
Il y a d’abord de moins en moins d’industriels qui investissent dans la recherche. L’industrie a également besoin d’être compétitive plus rapidement. Or, l’ANR propose d’investir sur des projets sur plusieurs années du fait des TRL très bas. Les entreprises pensent ainsi que l’ANR n’est pas faite pour elles. Pourtant, dans le domaine de l’énergie, des matériaux ou du numérique, l’offre ANR est particulièrement visible, et les entreprises ont un réel besoin de collaboration avec le monde académique. D’autres dispositifs, opérés par exemple par BPI ou le FUI, permettent de compléter l’action de l’ANR avec des TRL plus hauts.

Allez-vous faire évoluer le programme PRC-E ?
Nous sommes à l’écoute de nos utilisateurs. Nous avons notamment entamé lors du premier ANR Tour, en 2016, une communication large vis-à-vis de toutes les communautés (20 dates sur toute la France, et plus de 2 000 personnes rencontrées). Nous réitérerons cette opération en septembre prochain, en l’étendant notamment vers plus de SATT, mais aussi vers les CCI et les pôles de compétitivité.

Est-ce que les LabCom sont plus attirants ?
C’est effectivement un programme qui a beaucoup de succès auprès des entreprises, PME et ETI. Le programme initial était de trois ans, avec un objectif de 100 LabComs à mettre en place sur cette période. Au final, nous avons mis en place 99 LabComs, et nous avons reçu près de 250 candidatures. Les objectifs de recherche des LabCom sont plus finalisés, ce qui permet aux industriels de mieux orienter les recherches. Pourtant, à la différence des PRC-E, dans un LabCom, nous ne finançons que la partie publique, l’industriel apportant une part égale du financement.
Nous nous sommes par ailleurs rendu compte qu’une durée de trois ans, pour certains projets, était un peu courte. Nous avons imaginé pour 2017 un programme complémentaire LabCom-Consolidation, qui permettra, avec un abondement supplémentaire, sur une période d’un an, de finaliser les objectifs du laboratoire commun.

Qui utilise les Labcom ?
L’objet de ce programme est de créer de nouveaux partenariats structurés entre une PME ou une ETI et un laboratoire d’organisme de recherche de droit public. Ce sont des projets plus proches de l’industrie que de la recherche académique, à l’inverse des PRC-E, et qui permettent de favoriser réellement l’innovation et l’émergence de nouvelles technologies.

Florent Detroy

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