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Innovation Review

Areva NP fait entrer ses usines dans le futur

[Article du 12/05/2017]

 Florent Detroy

Le groupe nucléaire Areva connaît enfin le sort qui lui est réservé. Séparé en deux entités, la partie conception et construction des chaudières nucléaires, baptisée Areva NP, a vocation à rejoindre EDF. Mais Areva veut procéder d’abord à son propre carénage pour ne pas apparaître comme un boulet aux yeux d’EDF. Areva NP a ainsi mis un coup d’accélérateur à sa transformation, entre numérique et recherche collaborative.

Le marché du nucléaire a considérablement évolué en quelques années. Alors que les réacteurs français de troisième génération étaient présentés comme l’avenir de la filière nucléaire dans les années 2010, l’arrivée de concurrents plus performants et des petits acteurs plus innovants a fortement remis en cause la stratégie d’Areva. Si l’EPR reste une carte maîtresse pour le constructeur, le groupe doit surtout élargir sa gamme et gagner en compétitivité. Areva a ainsi entrepris une profonde réorganisation de son activité et une remise à plat de ses offres.

Areva se concentre sur ses forces
En 2016, un rapport de l’Institut Montaigne soulignait qu’une des pistes du relèvement d’Areva passait par une concentration sur le cœur de métier du groupe. La formation d’Areva NP va dans ce sens, en se resserrant autour des activités de conception, de fourniture, de construction, de maintenance et de modernisation de chaudières nucléaires, ainsi que sur les activités de conception et de fabrication du combustible. Surtout, le groupe, plombé par les problèmes de cuve centrale de l’EPR et de défauts des pièces issues du Creusot, veut désormais moderniser ses techniques de production. Un premier signe de ce bond en avant a été aperçu fin 2016, lorsque le groupe a reçu le label « Vitrine Industrie du futur », décerné par l’Alliance Industrie du futur. Le groupe a également misé sur l’intégration des technologies numériques pour améliorer ses techniques de production. « Notre transformation digitale nous a amenés à implémenter le PLM et de l’ingénierie systèmes, notamment sur le projet EPR NM, et à la suite de POCs à succès comme sur Astrid. Nous utilisons également la réalité virtuelle. Avec l’EPR NM, nous tendons désormais vers le zéro défaut », explique Lou Martinez Sancho, directrice de l’innovation d’Areva NP.
Le groupe a également encouragé ses équipes à innover. Récemment, il a reçu le prix de l’innovation pour sa technique de « grenaillage par jet vacitation ». Cette technique doit permettre de prolonger la vie des équipements du circuit primaire de vingt ans. Le groupe a également concentré ses efforts d’innovation sur un de ses points forts, le combustible. Cette compétence s’est déjà illustrée par le récent dépôt de plusieurs brevets sur la question, notamment de la part d’Areva NP aux Etats-Unis. Le groupe va également profiter de ses investissements réalisés ces dernières années sur ses usines d’uranium, à Comurhex II et Georges-Besse II.

Relier l’innovation au marché
Cette volonté de performance technologique s’est également matérialisée par un effort de profitabilité. Afin de rendre l’EPR plus compétitif, l’Institut Montaigne estimait que le coût du MWh devait atteindre 70€, contre 120€ aujourd’hui. Areva s’est ainsi attaché à rapprocher ses équipes de recherche des équipes plus proches du marché. C’est passé par un rapprochement des thématiques de recherche et d’innovation. « Nous avons ainsi décidé de relier les deux directions au sein d’une direction commune, afin de rassembler les équipes autour d’un objectif commun d’excellence opérationnel, de rapidité et de coût, explique Markus Birkhofer, directeur stratégie, innovation et communication d’Areva NP. Nous avons ainsi pu accélérer les cycles de développement de ces technologies, en intégrant dès le début les équipes commerciales aux équipes de R&D dans leur réflexion. »
Cette évolution s’est manifestée plus globalement par une réforme de l’esprit de la R&D. « Le nucléaire est actuellement très axé innovation technologique. Le risque est qu’une fois engagée dans la R&D, la technologie ne soit pas économique et un peu à côté du marché », expliquait ainsi Markus Birkhofer l’année dernière. Aujourd’hui, le groupe a bien évolué. « Nous impliquons désormais les équipes commerciale dès les phases amont de conception », affirme un an après le directeur de la recherche. « Nous avons implémenté depuis 2012 des roadmaps technologiques pour apporter de la valeur à nos solutions, en adéquation avec nos clients. Nous avons aussi un axe de développement de la réalité virtuelle à fins commerciales », précise Lou Martinez Sancho.

Recherche collaborative avec EDF
Cette nouvelle approche s’est traduite également par une transformation des relations avec ses sous-traitants. Les premières inflexions remontent à 2013, lorsque le groupe a lancé « Areva Innovation PME ». Il s’agit d’une plateforme Internet sur laquelle le groupe dépose des challenges technologiques auxquels les PME peuvent répondre en proposant des solutions. Les challenges ont déjà concerné des thématiques aussi diverses que le soudage, les matériaux ou encore la cartographie 2D ou 3D de champs magnétiques. « Cette démarche nous permet d’accélérer l’innovation », souligne Lou Martinez Sancho. Les technologies sélectionnées sont alors développées en coopération avec la PME. Le groupe organise également des journées d’échanges avec les PME en collaboration avec le pôle de compétitivité Nucléaire Bourgogne.
Dans le sillage de cette ouverture, Areva s’est rapproché de son rival EDF, ainsi que du CEA, au sein de la Plateforme France Nucléaire. Les trois partenaires échangent ainsi sur les thématiques d’avenir communes. Ils mènent par exemple des travaux de recherche sur les matériaux afin d‘augmenter leur durée de vie. « Nous souhaitons faire évoluer les gaines des combustibles pour les rendre plus résistantes. L’idée est de se servir des évolutions dans d’autres industries, notamment dans les matériaux,
pour voir si elles peuvent être utilisées par l’industrie nucléaire », explique Markus Birkhofer. Les deux groupes mènent également des projets sur les capteurs, notamment sur la mise au point de capteurs Sulivan destinés à surveiller l’alignement des vannes en temps réel.

Ouvrir à d’autres influences
Le groupe veut également s’inspirer d’autres secteurs et d’autres groupes pour nourrir son évolution. « Nous sommes en contact avec les directeurs de l’innovation d’autres grands groupes français. Les problématiques de réalité virtuelle sont les mêmes pour des groupes comme Safran ou Thales », explique Markus Birkhofer. Lou Martinez Sancho a également apporté au groupe son expérience de dix ans passés dans l’automobile pour introduire une réflexion sur des cycles plus courts de production. « Nous réalisons également du benchmarking avec l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique, car ces deux secteurs partagent avec nous des contraintes de régulation. Nous regardons aussi vers le secteur des jeux vidéos, notamment pour développer des technologies de réalité virtuelle et augmentée, et 3D, afin d’aider les opérateurs dans les centrales », ajoute la directrice de l’innovation d’Areva NP.

 

 Areva va-t-il se faire ubériser ? 
Les errements du programme de l’EPR ont amené Areva et plusieurs autres groupes à renoncer à la course au gigantisme en matière d’énergie nucléaire. Areva pourrait profiter d’un possible retour de la demande pour des réacteurs moins puissants, mais sûrs, et moins chers grâce à son projet de réacteur de 1 000 MW Atmea, développé avec Mitsubishi Heavy Industries. Toutefois, le secteur pourrait rapidement se faire concurrencer par une poignée de start-up du nucléaire en plein essor aux Etats-Unis qui développent des small modular reactors (SMR) de moins de 300 MW.
Terrestrial Energy
L’entreprise canadienne créée en 2013 développe un SMR utilisant la technologie de réacteur intégral à sels fondus (IMSR). Elle veut déposer sa licence d’exploitation en 2019 aux Etats-Unis, et commencer une commercialisation d’ici à 2025.
Nuscale
La start-up américaine a développé de petits modules de réacteurs assemblables. Leur design très simple permet de réduire les risques, et de rendre les réacteurs très flexibles, notamment pour s’intégrer aux EnR. L’Etat américain de l’Utah pourrait lancer la construction d’un premier réacteur.
TerraPower
La start-up américaine soutenue par Bill Gates a développé un réacteur capable de fonctionner soixante ans sans s’arrêter et sans autre combustible que de l’uranium appauvri (plutonium).
Helion Energy
La start-up créée par un des cofondateurs de PayPal a mis au point un réacteur utilisant la fusion nucléaire. Ce réacteur compact pourrait être utilisable pour les voyages dans l’espace.

 

Interview de Serge Bouffard, Président de Nucleopolis & Elise Duval, directrice de Nucleopolis

Le pôle normand des sciences nucléaires Nucleopolis, basé à Caen, est chargé de regrouper les acteurs de l’industrie nucléaire sur la région Normandie. Il s’appuie sur la technopole de Cherbourg, ainsi que sur plusieurs centres de recherche comme l’IUT de Cherbourg ou l’Ensi Caen. Alors qu’EDF et Areva NC font partie de son conseil d’administration, le pôle aide les entreprises de la région, notamment les PME, à entrer en contact avec ces grands donneurs d’ordre et à informer sur l’évolution des marchés du nucléaire.


Quelle est l’activité de Nucleopolis ?

Serge Bouffard : Nous aidons les PME de la région à se positionner sur le marché du nucléaire. Le 9 mars, nous avons d’ailleurs organisé les Journées d’affaires du nucléaire normand, journées pendant lesquelles EDF et Areva NC ont décrit les évolutions du marché du nucléaire et les perspectives d’activités au travers du grand carénage, les grands projets de l’usine de recyclage Areva La Hague, les opérations du démantèlement ou encore le futur chantier d’Hinkley Point.

Elise Duval : La santé est également une discipline très innovante au sein du secteur du nucléaire. C’est d’ailleurs à Caen que la filière médicale d’Areva, Areva Med, pourrait s’implanter.

Comment encouragez-vous l’innovation ?

Elise Duval : Areva NC a lancé son challenge Areva PME Innovation, et plusieurs de nos PME membres ont répondu à ce challenge. Notre rôle, c’est d’aider ces PME à poser leur leur candidature. EDF ou Engie ont des programmes similaires, d’ailleurs. Nous avons également des offres sur mesure. Nous avons par exemple aidé la PME Oreka Ingénierie à se diversifier vers le nucléaire en créant des outils de serious game pour l’industrie du nucléaire. La société Piercan a, elle,  développé un gant de radioprotection avec le Laboratoire corpusculaire de Caen (LPC).

Est-ce que Nucleopolis constate une approche plus collaborative des équipes d’Areva ?

Elise Duval : Oui. Nous le constatons par exemple avec le label EXC’OP, pour « excellence opérationnelle », lancé par l’Agence de développement de la Normandie (ADN) en 2016, et dont Areva est le parrain. L’idée est d’amener les sous-traitants vers l’excellence. Areva l’a fait pour lui-même, et veut désormais que ses sous-traitants le fassent pour eux-mêmes. L’objectif est de réduire les pertes de temps. Par exemple, la prise de connaissance des sas de sécurité dans les installations par les sous-traitants prenait du temps. Il est possible de développer un outil qui les informe en amont.

Quelles sont les évolutions à venir de Nucleopolis ?
Serge Bouffard : Nous avons un projet de cluster pour encourager l’innovation autour du numérique. L’objectif sera de développer des innovations numériques pour la maintenance.

Florent Detroy

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