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La course au large, une pépinière d’innovations

[Article du 02/03/2017]

Une fois de plus, le dernier Vendée Globe a prouvé que la course au large et le nautisme sont un vivier d’avancées technologiques. Mais les enjeux pour les acteurs de ce secteur de niche sont aujourd’hui de réussir à se diversifier pour conquérir d’autres marchés et innover afin de rendre le nautisme plus accessible.

La course au large, une pépinière d’innovations

La course au large, une pépinière d’innovations

Lors du premier Vendée Globe, en 1989, il avait fallu 109 jours et huit heures à Titouan Lamazou pour réaliser son tour du monde. En janvier dernier, Armel Le Cléac’h a battu le dernier record en date, en franchissant la ligne d’arrivée au terme de 74 jours et trois heures. Soit 34 jours et cinq heures de moins.
Depuis bientôt trente ans, les skippers rivalisent d’innovations pour dompter vents et océans, et gagner cette course folle contre le chronomètre. Progressivement, ce périple marin en solitaire et sans escale est ainsi devenu une véritable vitrine technologique du nautisme, et plus particulièrement de la course au large.

L’arrivée de foils dans la course au large
Au premier rang des innovations qui se sont invitées dans ce dernier Vendée Globe : les foils. Ces tiges recourbées, installées de chaque côté de la coque, permettent de soulever les navires légèrement au-dessus de la surface de l’eau, donnant ainsi l’impression qu’ils volent. Leur but est surtout de réduire la traînée hydrodynamique, pour accroître la vitesse des monocoques. Grâce à ces appendices, les navires pourraient ainsi gagner 10 % de vitesse. Sept des 29 bateaux en étaient dotés, au départ des Sables d’Olonne.
« Nous avons encore beaucoup de marge de manœuvre pour améliorer la performance de ces ailettes, en termes de design, mais aussi des réglages en fonction du type de bateau, du plan d’eau, des équipements et des structures, qui influent sur l’action des foils », explique Régis Guyon, chargé de mission Nautisme, au Pôle Mer Bretagne Atlantique.

La course au large : un secteur particulièrement innovant
« Aujourd’hui, nous avons également une meilleure connaissance des matières, poursuit-il. Théorie et pratique sont plus proches. Les allers et retours entre architectes et chantiers sont nombreux, ce qui permet d’optimiser la dépose de matière. Des systèmes de dépose robotisés pourraient même se développer dans les années à venir. » De tels procédés existent d’ores et déjà dans l’aéronautique et sont proposés par des sociétés comme Coriolis Composite. Dans le nautisme, l’intérêt est croissant.
Mais dans la course au large, dès lors qu’il est question d’innovation, l’ensemble du bateau est concerné. Des alternatives à l’anti-fouling -ces peintures dont on revêt la coque des navires pour éviter que des organismes marins ne viennent s’y fixer-, moins polluantes, aux recherches sur les voiles rigides, en passant par des systèmes de navigation de pointe, ou encore des appareils de mesure du vent plus précis : les innovations sont légion.

La Saling Valley à la recherche d’autres débouchés
C’est au coeur de la « Sailing Valley » que naissent ces avancées technologiques. Un nom qui résume à lui seul le potentiel d’innovation de ce territoire qui s’étend de Brest et Vannes, en passant par Lorient, le coeur de cet écosystème. Ce dernier rassemble plus d’une centaine d’entreprises. Treize des 29 monocoques qui ont pris le départ du Vendée Globe, en novembre dernier, ont été conçus ici. Et cinq des sept navires équipés de foils.
Mais ce secteur ultra-innovant est une niche. La voile de compétition ne pèse pas plus de 5 % à 10% de l’ensemble de la filière. Et la construction de ces Formules 1 des mers coûte des millions. La plupart des entreprises qui travaillent dans le secteur cherchent donc à diversifier leurs activités afin d’accéder à d’autres marchés.

INO-ROPE : de la course au large à l’industrie
La start-up INO-ROPE en est un parfait exemple. Cet intégrateur de solutions textiles, fondé en 2013, a développé une poulie à axe textile « Ino-block », pour remplacer les poulies en acier, habituellement présentes sur les bateaux. Neuf bateaux du dernier Vendée Globe étaient équipés de ce dispositif aux nombreux avantages : le textile est huit fois plus léger que l’acier, il ne subit pas de corrosion, et surtout, on peut contrôler sa qualité et son usure visuellement.
Les deux co-fondateurs de l’entreprise se sont très rapidement rendus compte que leur solution pouvait trouver des applications dans d’autres secteurs. « Les bateaux sont loin d’être les seuls endroits où l’on utilise des poulies, souligne Thibault Reinhard, l’un des deux entrepreneurs. Le nautisme nous a permis de faire des tests grandeur nature mais les débouchés sont restreints. » INO-ROPE s’est progressivement diversifié dans les solutions textiles, « en industrialisant notamment des pratiques de matelotage ». La société met par exemple au point des manilles textiles, une solution d’accroche plus légère et solide que celle en acier. « Ce dispositif est utilisé depuis une quinzaine d’années sur les bateaux. Notre idée est de le proposer à d’autres industriels. » Il peut ainsi être utilisé pour l’haubanage d’antennes téléphoniques ou d’éoliennes. INO-ROPE a récemment signé un devis pour la livraison de quelque 9000 manilles textiles sur un projet off-shore. Et ce ne sont là que quelques-unes des applications envisagées. En 2016, l’entreprise réalisait encore 80 % de son chiffre d’affaires dans le nautisme. Dès l’an prochain, il ne devrait plus compter que pour la moitié.

S’inspirer du nautisme pour penser les énergies de demain
Plus globalement, les projets transverses se multiplient. « C’est toute l’ambition des projets initiés par le pôle Mer Bretagne Atlantique, rappelle Régis Guyon, chargé de mission Nautisme du pôle. Nous travaillons beaucoup sur les secteurs de l’énergie et du transport. » Voiles et moteurs se rencontrent de plus en plus. La propulsion vélique commence à apparaître comme une alternative prometteuse, pour réaliser des économies de carburant sur les bateaux à moteur. C’est notamment la volonté d’un projet comme Beyond the sea, qui a mis au point un dispositif de traction par cerf-volant pour les navires de pêche, de marine marchande ou de plaisance. Une telle technologie aurait la capacité de réduire de 20 % la consommation des bateaux.
Le projet Energy Observer va plus loin. Ce bateau, qui doit être mis à l’eau au printemps, doit effectuer un tour du monde en étant uniquement propulsé grâce aux énergies renouvelables et à l’hydrogène. Le navire, qui compte trois types différents de panneaux photovoltaïques et deux éoliennes, entend montrer le bien-fondé de l’hydrogène. Cette énergie est encore balbutiante, notamment car sa production est très coûteuse, financièrement et en énergie fossile. Mais le système mis au point à bord de l’Energy Observer permet de transformer l’eau de mer en hydrogène, grâce à une aile de traction intelligente et des moteurs réversibles. Un test grandeur nature qui pourrait bénéficier à bien d’autres secteurs. Nouvelle preuve, s’il en fallait, que la mer est un terreau fertile pour l’innovation.

ENCADRE : La Sailing Valley doit aussi innover pour le grand public
Le secteur de la course au large est un concentré de technologies. « Mais à l’inverse, le monde du nautisme plus classique a souvent un temps de retard, estime Régis Guyon, chargé de mission Nautisme au Pôle Mer Bretagne Atlantique. Les innovations mettent souvent très longtemps avant d’arriver jusqu’au grand public. » La raison première est le prix. Ce sont plusieurs millions qui sont investis dans les bateaux de compétition. Parallèlement, les usages évoluent et la moyenne d’âge des passionnés augmente d’années en années. Les jeunes actifs n’achètent plus de bateaux. Ils les louent, le temps d’un week-end. « Aujourd’hui, l’innovation doit aussi servir les usagers », explique Paul Fraisse, directeur délégué de NKE Marine Electronics, entreprise spécialisée dans la conception de systèmes de navigation et d’outils de mesure du vent. La pratique du nautisme est en effet complexe. « Il faut mettre au point des systèmes permettant de la simplifier sous peine de voir le secteur décliner. En plus du pilotage automatique, on pourrait par exemple mettre au point des systèmes permettant de tirer les voiles de façon automatisée. En les équipant de capteurs, on pourrait même développer un système d’apprentissage facile, avec un voyant lumineux qui indiquerait le bon moment pour remonter les voiles... », suggère Paul Fraisse.

Texte : Mathieu Neu

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