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Innovation Review n°89

« L’innovation technique n’est plus le problème »

[Article du 03/11/2015]

La conférence COP21 va-t-elle esquisser des solutions au changement climatique ? Réponse avec Benoît Lebot, directeur exécutif du Partenariat international pour l’efficacité énergétique (IPEEC), qui a travaillé pour l’Ademe, l’AIE et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

« L’innovation technique n’est plus le problème »

« L’innovation technique n’est plus le problème »

Benoît Lebot, directeur exécutif du Partenariat international pour l’efficacité énergétique (IPEEC)

Cet effet de serre est-il si dangereux ? 
Le phénomène est naturel, permettant de maintenir la surface de la Terre à 15°C. Sans lui, la température avoisinerait les -18°C, l’eau ne serait pas liquide et la vie ne se serait probablement pas développée. La vapeur d’eau qui compose les nuages est le plus important des gaz à effet de serre. Mais le cycle de l’eau dans l’atmosphère est court, contrairement à celui du CO2. Pour faire tourner la machine économique, nous allons chercher dans la croûte terrestre des ressources énergétiques fossiles sous forme liquide (pétrole), gazeuse (gaz naturel) ou solide (charbon) qui, une fois consommées, se transforment en dioxyde de carbone. Alors que nous augmentons les rejets, nous réduisons la superficie de forêts qui l’absorbaient grâce à la photosynthèse. Le même phénomène se retrouve avec le méthane ou le protoxyde d’azote. Des gaz fluorés issus de l’industrie chimique pour la réfrigération sont encore plus pourvoyeurs d’effet de serre.
Dans un scénario idéal, il faudrait programmer l’arrêt complet des énergies fossiles avant la fin du siècle, et changer la relation que nous entretenons avec la Terre, notamment en matière de déforestation et de pratiques agricoles. Ce qui impose une transformation profonde de notre économie, alors que le temps joue contre nous.

Quelles en sont les conséquences exactes  ? 
Sur le dernier siècle, une hausse de 0,8°C est constatée. Son origine humaine n’est plus contestée. Si l’augmentation des températures semble linéaire, les conséquences ne le sont pas forcément. Nous ne savons pas toujours estimer l’impact que ces augmentations vont occasionner. Nous constatons déjà les premiers désagréments : hausse de la température, de l’évaporation et du régime des pluies, de la dilatation des océans, augmentation des évènements extrêmes comme les tempêtes, cyclones, inondations et sècheresses… En poursuivant les émissions à leur rythme actuel, l’élévation des températures pourrait atteindre 3, 4 voire 5°C d’ici à la fin du siècle ! Nous n’avons pour seul référent que les 5°C en moins de la dernière ère glaciaire, il y a
15 000 ans. La calotte glaciaire couvrait alors une bonne partie de l’Europe du nord, avec un kilomètre d’épaisseur sur l’emplacement actuel de Londres, le niveau des océans était plus bas de 120 mètres par rapport à aujourd’hui. C’est à cette époque que, en Asie, les hommes ont pu traverser à pied le détroit de Bering. Sur le continent africain, le Sahara était une immense forêt tropicale. Les changements ont été colossaux. Depuis lors, l’holocène est une période de stabilité qui a permis à l’espèce humaine de se développer. Mais ces 5°C de plus nous font plonger dans l’inconnu à cause des effets de seuil que nous ne maîtrisons pas. Prenez par exemple le permafrost, cette terre glacée qui contient du méthane et le libère en dégelant. Ce gaz est 25 fois plus actif que le CO2 en matière d’effet de serre. Quelques degrés en plus, dans une période aussi courte, seraient donc sûrement catastrophiques.

N’y a-t-il pas encore des climato-sceptiques ? 
Je travaille sur le sujet depuis vingt-cinq ans. Au début, personne ne s’y intéressait. Aujourd’hui, la seule controverse possible est de savoir si les conséquences sont graves ou très graves. Ceux qui nient les désastres que va occasionner cette hausse portent en eux la même attitude que ceux qui affirmaient que la Terre était plate. Je ne comprends pas pourquoi les medias s’évertuent à accorder une place dans les débats à des individus qui ont bien souvent des liens avec les industries des énergies fossiles.

La prise de conscience est-elle telle que de grandes avancées vont être accomplies à COP21 ? 
Les gens n’ont pas encore suffisamment compris le changement climatique, ses causes et ses conséquences. Nous devons évidemment nous adapter aux lourdes conséquences du climat qui change : la baisse de la production agricole accentue les prix des denrées, ce qui a par exemple favorisé les crises libyenne, égyptienne ou syrienne, comme l’affirme Pascal Canfin dans l’introduction de son dernier livre. Mais le plus important consiste à endiguer le phénomène, avec un arrêt de la déforestation et, surtout, une division par 2 des émissions fossiles d’ici à 2050 pour ne pas atteindre plus de 2°C d’augmentation de température à la fin du siècle. C’est un minimum. Les politiques et les medias soulignent que les pays s’engagent, mais nous continuons bien souvent à financer des centrales traditionnelles, d’exploiter du gaz de schiste ou de forer plus en profondeur pour mettre la main sur de nouveaux gisements d’énergie fossile.

« L’avenir est clairement du côté de la voiture
qui consomme 1 l/100 km ou du bâtiment
à énergie positive. »

Que pouvons-nous attendre concrètement des grands pays ? 
La communauté internationale a du mal à s’engager, mais sait que le point de passage est 2020. L’UE annonce -20 % en 2020, -30 % en 2030. Un accord bilatéral Chine-Etats-Unis, qui représentent 45 % du problème, serait certainement l’élément déclencheur d’une dynamique s’il s’avérait à hauteur des enjeux. Les indicateurs de valeur absolue sont trop rarement utilisés (sauf pour l’UE) : beaucoup de pays s’engagent, mais sur des valeurs relatives, en intensité carbone par rapport au PIB par exemple. Mais celui-ci évolue… De plus, les échéances et les lignes de départ ne sont pas les mêmes.

L’innovation ne peut-elle pas changer la donne ? 
L’innovation technique n’est pas le problème, nous avons l’argent et les cellules grises. Nous allons progresser en stockage d’électricité (donc en énergies renouvelables) ou en transformation de la biomasse en biocarburants. Le prix Nobel de physique 2014 a été décerné à trois chercheurs japonais et américains qui ont réussi à produire des diodes émettant de la lumière bleue, et donc blanche par association avec les autres couleurs primaires, au moyen de semi-conducteurs. Grâce aux LED, nous pouvons désormais proposer à un foyer une solution de 25 W seulement, qui inclut l’éclairage, la recharge des appareils mobiles et une TV LED de 7 W ! Tout évolue. Nos grands écrans consomment 30 W, les petits téléviseurs de nos grands-parents en consommaient 120. Si rupture il doit y avoir, c’est plutôt dans nos mentalités qu’elle doit survenir.

Qu’entendez-vous par là ? 
Il manque une impulsion à tous les niveaux, une orientation forte pour changer les mentalités. Des dirigeants comme Barack Obama l’ont compris, mais ne disposent plus du système politique pour enclencher, voire imposer le mouvement dans leur propre pays. Il faut bien réaliser que les efforts à fournir sont équivalents au programme Apollo combiné au plan Marshall et à l’effort de guerre réalisé durant la Seconde Guerre mondiale, quand les usines ont été tournées vers l’armement. Sur un autre plan, nous devons décloisonner le changement climatique, qui ne doit plus être porté par le petit ministère de l’Environnement, mais par les ministères des Finances, du Logement, de l’Industrie, de l’Energie... La France l’a compris depuis sept-huit ans, avec son ministère du Développement durable qui englobe plus de domaines. Enfin, avant de développer de nouvelles technologies, il nous faut absolument travailler sur l’efficacité énergétique, ce à quoi s’attache l’IPEEC. L’avenir est clairement du côté de la voiture qui consomme 1 litre aux 100 km ou du bâtiment à énergie positive. Les progrès que nous insufflons ne sont pas suffisamment visibles. Nous n’avons pas, comme l’Agence internationale des énergies renouvelables (Irena), très dynamique, une industrie identifiable qui nous soutient comme l’éolien ou le photovoltaïque.

Il manquerait donc juste un cadre, dans lequel les innovations émergeraient naturellement ? 
Assurément. Nous n’avons pas besoin pour demain d’innovation majeure, mais de cadre incitatif et de plus d’information pour que technologies propres et efficacité énergétique deviennent systématiques. Les gens doivent comprendre qu’en suivant un but collectif de réduction des émissions, ils amélioreront leur quotidien personnel, avec une redécouverte du local, une maîtrise du recyclage ou des NTIC pour les aider. La mise en réseau des énergies renouvelables est en bonne voie, et les énergies fossiles ne seront pas toujours nécessaires pour venir en « back up ». Les NTIC ont le potentiel pour aider à gérer les pointes de demande d’énergie. Les innovations sont déjà à notre portée. Il reste à fixer les politiques pour engager la transition vers une économie décarbonée et limiter l’ampleur du changement climatique. 

 


Julien Tarby

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